 Semaine antique pour moi, avec avant-hier soir le film de Fellini, Satyricon, d'après le roman de Pétrone, et hier soir à l'Opéra de Paris, les Troyens de Berlioz.
Force est de constater que les deux visions proposées de l'antiquité sont assez diamétralement opposées.
Fellini ne prétend pas au réalisme, mais à une sorte de choc des cultures dont doit émerger pour le spectateur l'impression de l'étrangeté. Décors, costumes, nombreux figurants très caractérisés, emploi de langues étrangères méconnaissables et non traduites, le tout au service d'un scénario peu narratif organisé en une succession de tableaux plus ou moins oniriques, campent un monde à la fois proche et terriblement éloigné du nôtre, où la distanciation permet un passionnant effet de miroir. La confrontation des personnages avec un monde encore empli de mystères et de rites, et la réflexion sur la décadence de la civilisation pose des problèmes éternels et bien évidemment toujours insolubles.
Berlioz cherche dans une tout autre voie. Homme du XIXe siècle, il veut faire du tragique qui parle à ceux de son temps, c'est-à-dire une tragédie nourrie de valeurs chrétiennes et non exempte d'un certain orgueil. Heureusement qu'ils sont ces mêmes Troyens que l'on connaît d'Euripide ou d'Homère ; pour peu, on ne les reconnaîtrait pas. Travaillant moi-même sur une tragédie de Cassandre, je me suis bien évidemment retrouvé face au problème de vraisemblance posé par le peu de confiance que lui accordent ses pairs. Il me semble essentiel d'en faire quelque chose, ce qu'on veut, mais quelque chose qui porte du sens ! Or, Berlioz se contente de lui faire répéter à Chorèbe que s'il l'aime il doit partir, que la mort les attend, et lui de répondre qu'il ne faut plus rien craindre. La catastrophe inévitable arrive, et - pour moi qui fus toujours du côté des Troyens contre les Grecs - je me surprends à trouver leur foule bête et vulgaire, et à justifier leurs malheurs. Loin de la magnifique ironie de Cassandre chez Euripide, elle se suicide ici pour ne pas être souillée par la main grecque - que tout cela est chrétien -, imitée par ses soeurs troyennes. Puis la fuite de Troie, l'arrivée d'Énée à Carthage, où sitôt Didon séduite, un Mercure monomaniaque lui rappelle son devoir de trois impérieux "Italie !" assénés sans un mot d'explication. Aussitôt, Énée reprend son voyage, tandis que Didon n'en finit pas de se poignarder sur un bûcher qui ne s'allume pas, avec des choeurs à mi-chemin entre les vierges de quelque Maciste et une monstrueuse régurgitation de la Marseillaise mal digérée - à supposer que musique aussi délicate pût jamais l'être.
Berlioz, prétentieux ? Sans doute, si l'on songe à Wagner, dont il n'a ni la profondeur, ni l'universalité. On comprend surtout en voyant l'opéra du compositeur français, ce que l'emprunt à la mythologie et à l'antique finit par avoir de rebutant pour les romantiques, emprunt qui d'ailleurs ne retrouvera ses lettres de noblesse qu'au XXe siècle, sous l'apport de nouvelles approches soit plus littérales, soit plus stylisées. L'épure devait encore être le remède, et la mesure.
Qu'on se rappelle que sont frappés de châtiment tous ceux qui s'abandonnent à l'hybris, la démesure, péché fondamental chez les Grecs ; or notre Berlioz ne pèche-t-il pas un peu par cet excès d'orgueil, cette aspiration à l'absolu (personnages absolument majestueux, absolument incontestables, absolument malheureux, absolument inhumains), ce goût de la boursouflure ? Chez Racine aussi, les personnages sont sublimes, pourrait-on m'opposer. Mais la subtilité de la langue, l'ambiguïté des personnages, la dialectique entre raison et passion, devoir et amour, déplacent l'enjeu à d'autres niveaux que le seul pathos.
Hommes du XXIe siècle, profitons de l'exemple : la mesure serait sans doute la plus grande leçon grecque à réintégrer dans nos conceptions de la vie. Tout le monde passe son temps à peser le pour et le contre, à opposer le bien et le mal. N'y a-t-il donc plus ni temps ni place pour ceux qui chercheraient le chemin au milieu ? |