 Pour continuer dans les mêmes matières, j'ai récemment revu deux films très intéressants sur les riches heures du nazisme, La Chute, qui relate les derniers instants de la vie de Hitler, et Amen, qui évoque le silence de l'Église face à la solution finale.
Il me semble que c'est un point commun entre tous les fanatismes, et qu'on n'évoque pas souvent, que le nécessaire goût de la destruction. La pression, la violence, le culte de la personnalité, l'endoctrinement, la propagande, on connaît bien tout cela. Mais ce besoin de faire table rase, ce besoin de révolution (au mauvais sens du terme, mais qui d'ailleurs regroupe aussi les moments noirs de l'histoire de la Révolution française) me semblent caractéristiques de tous les systèmes de pensée dangereux.
Pourquoi ne pourrait-on construire un avenir neuf sans ruiner de fond en comble ce qui existe ? Quelle société pourrait ainsi s'affranchir de sa mémoire sans retomber dans une dangereuse jeunesse ? Je veux dire que quand un dictateur prétend vouloir refondre un monde nouveau sur le champ de ruines du passé, il court le risque de briser pêle-mêle le bon et le mauvais. Ce que la sagesse, ce que l'art ont pu conquérir de haute lutte en morale et en beauté est menacé par cette conception du monde. Les générations font leur apprentissage lentement, péniblement, et n'ont que trop de peine à conserver le peu de sagesse accumulée de l'une à l'autre. On ne le voit que trop bien : chaque nouvelle génération est prête à emboîter le pas à ses aînés, à refaire les mêmes erreurs. Et il faudrait en plus effacer le peu de traces qu'il reste de l'expérience passée ? Cela pourrait être salutaire ?
C'est alors que les Allemands auraient dû comprendre le piège du nazisme : quand Hitler leur promettait monts et merveilles, ils pouvaient y croire. Quand il brandissait la menace communiste, même le fléau juif, on peut admettre qu'ils aient aquiescé, manipulés par le besoin de trouver des responsables. Mais quand il leur disait qu'il faut être brutal, qu'il faut abolir ce qui existe pour créer un monde neuf, ils auraient peut-être dû sentir venir le faix de la destruction aveugle. La perte de la mémoire a permis toutes les dérives, et de toute façon cela ne pouvait pas être une bonne chose, quand même le projet eût été sincère et motivé par de véritables idéaux. Détruire n'est jamais la solution. On le voit bien aussi avec l'exemple de la Chine : amener le communisme, l'égalité des chances, des ressources minimum pour tous, à condition que cela fût fait dans ce but et non pour installer de nouveaux puissants à la place des anciens, nécessitait-il qu'on détruise ce qui incarnait l'ancienne splendeur de la Chine impériale ? En quoi l'Opéra de Pékin - voir à ce propos le magnifique film de Chen Kaige Adieu ma concubine - faisait-il obstacle à la nouvelle répartition des biens ? Il faut que les dictateurs doutent bien de la valeur de ce qu'ils prétendent édifier pour être ainsi à l'affût de tout ce qui peut donner envie d'autre chose aux citoyens.
La conclusion de tout ça, c'est que la destruction doit toujours rester suspecte aux yeux de l'homme de discernement. On ne détruit que ce qui est dangereux, et, on le sait bien, il n'y a que la vérité qui blesse. Méfions-nous de tous ceux qui prétendent éradiquer le mal par le fer et le sang. Une goutte de sang innocent, à supposer que quiconque fût en mesure de déterminer lequel peut l'être, gâte un massacre soigneusement ourdi et change un effort de justice en barbarie. |