 Un extrait du Livre des Arbres, Arbustes & Arbrisseaux de Lieutaghi, sous l'article Chênes, qui éclaire à mon sens le pragmatisme dépéuplé et aride qui sévit jusque dans maint milieu écologiste :
Il suffit à l'homme moderne, affirmé, solide et raisonnable de pénétrer la nuit dans les grands bois pour que les images mouvantes nées du mariage des branches et de la lune, la vieille peur des créatures tapies sous l'écorce, dans les racines, dans les troncs creux, la conscience soudain pesante, étouffante, des "forces" éveillées par l'ombre lui apprennent que des fibres très anciennes restent intactes à l'arrière-plan de sa perception, des fibres millénaires tressées en des générations d'hommes rudes pour l'écoute des ordres divins répétés par les feuillages. Le plus rationnel des "hommes du XXe siècle", celui que les forêts n'émeuvent plus, qui tolère l'arbre dans les cités modernes comme un facteur d'équilibre psychique, comme un élément des "espaces verts", celui-là ne sait ce qu'il doit encore au "primitif" vêtu de peaux de loup qui brûlait, dans les premières clairières, les viscères du gibier, la Menthe et l'Origan, en action de grâces ou en imploration aux divinités attentives. Que de frondaisons, pourtant, sous la plus sèche des mémoires !
Les Chênes ne permirent pas seulement la découverte des Amériques, l'envol des cathédrales, le franchissement des fleuves, le sommeil bénéfique des vins vénérables, l'avancée des chemins de fer ; leur importance est tout aussi grande dans l'élaboration des structures de base de la pensée occidentale. Au moment où un certain "sentiment de la Nature" tend à se faire jour dans notre "société des loisirs", sentiment qui ressortit plus à une nouvelle forme d'hygiène qu'à une ébauche de spiritualité, il n'est peut-être pas mauvais de rappeler que l'arbre n'est pas seulement un vert fabricant d'oxygène, un faiseur d'ombre, un bel objet de décor mais qu'il demeure une des plus sûres réserves d'âme. |