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Ganymède
mercredi 17 janvier 2007, a 15:52
De la valeur du travail
 

Faut-il le rappeler, nous vivons en des temps de paradoxe. L'un des plus éblouissants concerne le travail. Petit rappel.

Un jour - ou une nuit, peu importe - en tout cas il y a bien longtemps, un homme inventa la roue. Un jour ou un mois, quelque temps que cela prît, une chose est sûre : le monde ne serait plus le même. A quoi servait cette invention ? Il est difficile de le savoir avec précision. Ce qui est certain, c'est que cette roue permettrait de faciliter un certain nombre de tâches pénibles, au nombre desquelles transporter des objets lourds ou moudre du grain. Jusque-là, tout le monde est d'accord, je pense. Alors, continuons. A quoi sert-il de faciliter les tâches pénibles ? Quelques éléments de réponse : - à préserver la santé des hommes qui les accomplissent ; - à leur faire gagner du temps ; - à augmenter leur productivité ; etc. Autrement dit, l'idée de la roue (ou de toute autre invention) est d'améliorer le rendement selon les axes suivants : moins de temps et moins d'effort pour plus de résultats. Toujours d'accord ? Bon alors où est le paradoxe ? Encore un peu de patience. La roue évolue. Elle permet d'autres inventions, l'engrenage, la voiture, le disque, donc l'ordinateur, le numérique, les chaînes d'assemblage, etc. Inventer la roue, c'est potentiellement ouvrir la voie des nouvelles technologies, inventer les carburants modernes et la génétique, bref embrasser le progrès technologique. Sans que l'objectif ait changé. Il s'agit encore en 2007 de simplifier la tâche des hommes, de les affranchir de l'effort et de la durée du labeur.

Allez, un petit coup d'héllénisme : toute cette affaire est prométhéenne au fond. Le feu que Prométhée offre aux hommes, c'est le progrès, la technologie, la tekhnê. Cadeau empoisonné peut-être, pour les nostalgiques de l'homme à l'état de nature, mais en tout cas cadeau libérateur. Rappelons ici que le nom de Prométhée signifie qu'il voit à l'avance ce qui doit advenir. A-t-il pourtant pu deviner qu'à l'heure du plus grand progrès technologique, alors que l'homme disposerait de capacités inouïes à produire les conditions de sa subsistance, et par conséquent de se consacrer largement à l'épanouissement personnel, il ferait contre toute attente le choix de refuser les bénéfices du progrès pour n'en conserver que les inconvénients ?

Je m'explique. Aujourd'hui en 2007, amener une tomate à maturité demande une somme de temps, d'efforts, et comporte un risque absolument dérisoires en comparaison de ce que cela pouvait coûter il y a quelques millénaires. Je n'ai pas de statistiques précises, mais il est évident que l'agriculture moderne produit plus en demandant moins de travail - malgré un certain coût environnemental, sur lequel pour une fois je ne m'étendrai pas car ce n'est pas le propos. Autrement dit, il serait logique qu'il y ait de moins en moins d'agriculteurs ou qu'ils consacrent beaucoup moins de leur temps à ce travail, sans perte de production pour la société. Je ne parle pas d'argent, je parle de tomates.

Or, ce qui est vrai pour les tomates l'est aussi pour les voitures. Une automobile de 2007 montée en chaîne demande moins d'heures de travail qu'un prototype des années 1920, et comme en plus il arrive un moment où tout le monde a une voiture, à condition de la garder quelques années, il devrait y avoir un fléchissement de la production et une véritable chute du temps de travail ou/et du nombre de travailleurs. C'est pour ça qu'on a inventé les chaînes d'assemblage, pas pour faire du licenciement un sport national.Le fond du problème est simple, en vérité. Le but du progrès est la disparition ou en tout cas la diminution de la charge de travail globale. Notre société cherche à coup d'investissements et de création de secteurs à permettre à chacun d'accéder au travail, car sans peine pas de rémunération. C'est une logique totalement absurde, pragmatique certes, mais qui repose sur un contresens à l'égard de l'idée de progrès. Il est inévitable que les emplois disparaissent dans quasiment tous les secteurs économiques, ou que le temps de travail diminue. C'est inévitable et surtout c'est ce que produit forcément (et heureusement) le progrès. Qui voudrait retourner à la technique des bâtisseurs de pyramides ?

Alors qu'elle s'évertue artificiellement à faire exister une masse de travail qui n'a pas de raison d'être, notre société est-elle à même de comprendre ce vers quoi elle a toujours tendu ? Peut-elle être plus écartelée qu'entre sa puissante productivité sans précédent et son besoin de valoriser le travail comme source de revenus ? Il y a dans un pays comme la France de quoi manger pour tout le monde. Cela demande beaucoup moins que trente-cinq heures hebdomadaires à l'ensemble des citoyens. Mais comme la machine s'est déplacée et que l'argent mène le monde, non la valeur des produits, on ne peut se passer de travail. Dommage. La surproduction, la surconsommation sont beaucoup plus à la mode, beaucoup plus faciles à mettre en oeuvre sans démonter l'appareil économique et regarder en face ses rouages.

Je lisais l'autre jour un tag philosophique sur un mur de la capitale : "Pourquoi perdre sa vie à la gagner ?" Le mot me paraît encore plus cruel quand on songe qu'il ne devrait plus être besoin de tant d'efforts pour la gagner, et que personne ne sait pourquoi on continue à produire des choses qu'on a déjà en trop grande quantité. Une fois pour toutes, le but de la technologie est d'affranchir l'homme du travail. Notre système économique fait le grand écart entre une croissance artificielle et la facilité de production induite par le progrès. Le monde est fou… Pauvre Prométhée.

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Commentaires
#1
guillaume écrit le lundi 29 janvier 2007, A 23:19
"Notre système économie fait le grand écart entre une croissance artificielle et la facilité de production induite par le progrès" ... et nous pousse vers un mode de vie absolument pas durable! ça me donne envie de relire l'article de Jancovici sur "lhomme esclavagiste"....:

http://www.manicore.com/

(en cliquant sur:
"Climat, énergie, et quelques milliards d'hommes ..."
puis
"Energie, transports et divers : quelques calculs de coin de table, tentatives de prospective, et réflexions qui en découlent"
et enfin:
"Ce n'est pas politiquement correct, mais c'est instructif : nous sommes tous des esclavagistes en puissance !"
#2
espoir14 écrit le vendredi 02 février 2007, A 16:14
le 22 avril
VOTEZ SEGOLENE ROYAL
pour que ça change fort...

http://espoir14.skyblog.com
http://www.dailymotion.com/video/x1175l_segolene-dimanche-plus-ferrari
#3
ganymède (l'Auteur !) écrit le samedi 03 février 2007, A 10:28
Ségolène, je veux bien, mais je ne suis pas sûr qu'elle soit dans la même optique que ce dont je parlais… Les 35 heures, ce n'est pas tout à fait la même chose que d'accepter l'inexorable disparition du travail apporté par le progrès dans les sociétés humaines. Je crois que c'est une question qui dépasse de très loin le bricolage auquel nos pauvres politiques se livrent en ayant l'impression de changer le monde.
#4
guillaume écrit le lundi 19 mars 2007, A 11:18
Je pense que les politiques sont bien conscients qu'ils ne changent pas le monde. Mais la politique n'est pas l'idéologie je pense. C'est plutot la confrontation de l'idéologie au concret! Enfin dans une démocratie du moins... Pour moi un politique est là pour proposer des choses qui vont dans le sens de son idéologie, mais qui restent un minimum réalisables... On voit aujourd'hui la solution facile d'en rester au stade idéologique et d'attendre de savoir quelle pourrait etre la majorité pour devenir concret (Bayrou).... Je suis plutot surpris que beaucoup se contentent de cela... Pour moi les choses sont assez claires! Je ne suis pas pour le "travaillons plus pour gagner plus"... très éloigné de ce qui est pour moi la valeur du travail... Non, sur le thème du travail là aussi, je vote Ségolène! La rigidité des 35h a posé des problèmes, elle en est consciente... Mais pour moi c'est elle qui traduit au mieux dans le concret l'idée que je me fait du travail...
#5
Paul écrit le vendredi 16 mars 2007, A 19:23
Toute société a comme idéal que l'homme ne travaille plus : Athènes, Rome avaient déjà, en leurs temps, proposé des organisations esclavagistes où les citoyens ne travaillaient pas. C'est juste que la technologie permettant le complet repos n'existe pas encore. De plus il serait intéressant dans ton article de parler du rôle de la religion chrétienne dans ce culte du travail — tu sueras ta subsistance — par rapport à d'autres cultures comme les cultures animistes où l'idée de croissance économique est absente par exemple.
#6
Ouhh ouuuuuh ouuuhhh écrit le lundi 19 mars 2007, A 17:34
1.
Puisqu’à priori on travaille trop, je me permets de vous répondre depuis mon bureau, sur mon temps de travail ! ;-)
Je ne crois pas du tout en « l'inexorable disparition du travail apporté par le progrès dans les sociétés humaines. » Même si je suis, moi-aussi, un peu fainéant parfois et que j’aimerais bien en faire moins, je pense qu’on est loin du moment où il n’y aura plus de travail, puisqu’on est tout simplement bien loin du moment où il n’y aura plus de progrès ! Dans ton raisonnement tu sous-entends que ça y’est, on est arrivé au stade ultime du progrès, donc on s’arrête de bosser ! Mais quenini !!! Il y’a encore bien des progrès à faire dans de nombreux domaines, et il faut croire en la recherche et en l’innovation ! Donnez-nous des sioux (36-37) !!
Même si je suis bien d’accord pour dire qu’il y’a un problème dans le monde du travail aujourd’hui, et que dans certains secteurs il y’a trop d’ouvriers pour construire des objets que chaque foyer possède chez lui aujourd’hui (voiture, ordinateurs…), il y’a toujours une constante évolution de ces objets (Dieu merci !) et surtout le progrès apporte de nouveaux problèmes, et c’est pour résoudre ceux-ci que de nouveaux emplois doivent être créés !
#7
ganymède (l'Auteur !) écrit le lundi 19 mars 2007, A 18:54
Ha ha la polémique commence !
Je ne dis pas qu'on en est à la fin du travail, je dis qu'il est normal qu'on travaille de moins en moins, normal et souhaitable, et qu'il faut arrêter de vouloir à tout prix conserver le même rythme de travail que par le passé. Du reste, je ne suis pas un partisan du progrès à tout prix, je pense que faire des ordinateurs toujours plus performants pour que les gens achètent un nouvel ordinateur tous les ans et que le capitalisme ne se casse pas la gueule a quelque chose d'une grande fuite en avant.

Concernant les postes dans l'environnement, c'est vrai qu'on peut en créer beaucoup mais là aussi c'est à mon avis reculer pour mieux sauter. Il y aura un jour où ce secteur d'activité s'essoufflera et on en inventera un autre… Mais on aura perdu de vue que le but de tout ça n'est pas d'aller le plus loin possible, mais d'arriver à un point d'équilibre.
#8
Ouhh ouuuuuh ouuuhhh écrit le lundi 19 mars 2007, A 17:35
2.
D’autre part, tu dis que le progrès a «un certain coût environnemental sur lequel pour une fois » tu ne comptes pas d’étendre « car ce n'est pas le propos. » Ben si ! justement c’est le propos ! C’est de ça dont il s’agit ! Il y en aurait un paquet de postes à créer dans l’environnement pour accompagner ou contrôler les dérives de certains progrès et trouver des solutions ! Cette vision est peut-être un peu caricaturale me direz-vous… sans doute ! Mais pas plus que la vision qui est faite ci-dessus sur le paradoxe du travail !
Et si on parle politique, vous remarquerez que dans cette campagne présidentielle tous les candidats nous parlent beaucoup de recherche, d’innovation, et d’environnement ! C’est dans ces domaines que nous avons pris du retard, et qu’il faudrait peut-être penser à amener le progrès également ! Espérons que leurs paroles seront suivies d’actes !

Bref, je crois que même si une mutation de la société s’impose aujourd’hui, et qu’il faudrait avoir le courage d’imposer une réorientation de certains emplois vers d’autres domaines, nous ne sommes pas prêts de nous tourner les pouces et désolé de vous décevoir, mais il va falloir bosser encore un peu avant la retraite ;-)
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Ganymède, le divin échanson cueilli par Zeus tandis qu'il paissait ses troupeaux sur les pentes de l'Ida de Troade. Il devait lui verser le nectar en place d'Hébé, la déesse de la jeunesse, et cela convient bien à notre temps — le monde est-il si vieux ? L'auteur empruntera donc sa signature pour ces lignes intermittentes sur la vie et l'esprit. En toutes solitude et liberté.

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