 Faut-il le rappeler, nous vivons en des temps de paradoxe. L'un des plus éblouissants concerne le travail. Petit rappel.
Un
jour - ou une nuit, peu importe - en tout cas il y a bien longtemps, un
homme inventa la roue. Un jour ou un mois, quelque temps que cela prît,
une chose est sûre : le monde ne serait plus le même. A quoi servait
cette invention ? Il est difficile de le savoir avec précision. Ce qui
est certain, c'est que cette roue permettrait de faciliter un certain
nombre de tâches pénibles, au nombre desquelles transporter des objets
lourds ou moudre du grain. Jusque-là, tout le monde est d'accord, je
pense. Alors, continuons.
A quoi sert-il de faciliter les tâches pénibles ? Quelques éléments de réponse :
- à préserver la santé des hommes qui les accomplissent ;
- à leur faire gagner du temps ;
- à augmenter leur productivité ; etc.
Autrement dit, l'idée de la roue (ou de toute autre invention) est
d'améliorer le rendement selon les axes suivants : moins de temps et
moins d'effort pour plus de résultats. Toujours d'accord ?
Bon alors où est le paradoxe ? Encore un peu de patience. La roue
évolue. Elle permet d'autres inventions, l'engrenage, la voiture, le
disque, donc l'ordinateur, le numérique, les chaînes d'assemblage, etc.
Inventer la roue, c'est potentiellement ouvrir la voie des nouvelles
technologies, inventer les carburants modernes et la génétique, bref
embrasser le progrès technologique. Sans que l'objectif ait changé. Il
s'agit encore en 2007 de simplifier la tâche des hommes, de les affranchir de l'effort et de la durée du labeur.
Allez, un petit coup d'héllénisme : toute cette affaire est prométhéenne au fond. Le feu que Prométhée offre aux hommes, c'est le progrès, la technologie, la tekhnê. Cadeau empoisonné peut-être, pour les nostalgiques de l'homme à l'état de nature, mais en tout cas cadeau libérateur. Rappelons ici que le nom de Prométhée signifie qu'il voit à l'avance ce qui doit advenir. A-t-il pourtant pu deviner qu'à l'heure du plus grand progrès technologique, alors que l'homme disposerait de capacités inouïes à produire les conditions de sa subsistance, et par conséquent de se consacrer largement à l'épanouissement personnel, il ferait contre toute attente le choix de refuser les bénéfices du progrès pour n'en conserver que les inconvénients ?
Je m'explique. Aujourd'hui en 2007, amener une tomate à maturité demande une somme de temps, d'efforts, et comporte un risque absolument dérisoires en comparaison de ce que cela pouvait coûter il y a quelques millénaires. Je n'ai pas de statistiques précises, mais il est évident que l'agriculture moderne produit plus en demandant moins de travail - malgré un certain coût environnemental, sur lequel pour une fois je ne m'étendrai pas car ce n'est pas le propos. Autrement dit, il serait logique qu'il y ait de moins en moins d'agriculteurs ou qu'ils consacrent beaucoup moins de leur temps à ce travail, sans perte de production pour la société. Je ne parle pas d'argent, je parle de tomates.
Or, ce qui est vrai pour les tomates l'est aussi pour les voitures. Une automobile de 2007 montée en chaîne demande moins d'heures de travail qu'un prototype des années 1920, et comme en plus il arrive un moment où tout le monde a une voiture, à condition de la garder quelques années, il devrait y avoir un fléchissement de la production et une véritable chute du temps de travail ou/et du nombre de travailleurs. C'est pour ça qu'on a inventé les chaînes d'assemblage, pas pour faire du licenciement un sport national.Le fond du problème est simple, en vérité. Le but du progrès est la disparition ou en tout cas la diminution de la charge de travail globale. Notre société cherche à coup d'investissements et de création de secteurs à permettre à chacun d'accéder au travail, car sans peine pas de rémunération. C'est une logique totalement absurde, pragmatique certes, mais qui repose sur un contresens à l'égard de l'idée de progrès. Il est inévitable que les emplois disparaissent dans quasiment tous les secteurs économiques, ou que le temps de travail diminue. C'est inévitable et surtout c'est ce que produit forcément (et heureusement) le progrès. Qui voudrait retourner à la technique des bâtisseurs de pyramides ?
Alors qu'elle s'évertue artificiellement à faire exister une masse de travail qui n'a pas de raison d'être, notre société est-elle à même de comprendre ce vers quoi elle a toujours tendu ? Peut-elle être plus écartelée qu'entre sa puissante productivité sans précédent et son besoin de valoriser le travail comme source de revenus ? Il y a dans un pays comme la France de quoi manger pour tout le monde. Cela demande beaucoup moins que trente-cinq heures hebdomadaires à l'ensemble des citoyens. Mais comme la machine s'est déplacée et que l'argent mène le monde, non la valeur des produits, on ne peut se passer de travail. Dommage. La surproduction, la surconsommation sont beaucoup plus à la mode, beaucoup plus faciles à mettre en oeuvre sans démonter l'appareil économique et regarder en face ses rouages.
Je lisais l'autre jour un tag philosophique sur un mur de la capitale : "Pourquoi perdre sa vie à la gagner ?" Le mot me paraît encore plus cruel quand on songe qu'il ne devrait plus être besoin de tant d'efforts pour la gagner, et que personne ne sait pourquoi on continue à produire des choses qu'on a déjà en trop grande quantité. Une fois pour toutes, le but de la technologie est d'affranchir l'homme du travail. Notre système économique fait le grand écart entre une croissance artificielle et la facilité de production induite par le progrès. Le monde est fou… Pauvre Prométhée. |