 L'islande a annoncé la reprise de la chasse à la baleine : c'est admirable. On se demande à quoi servent les accords internationaux. Le moratoire ne plaît plus : qu'à cela ne tienne, n'importe quel pays peut décider d'y contrevenir. Rien à faire, il suffit de décider, et aucune instance n'est en mesure de contraindre le vilain petit canard à faire comme les autres. Dans un pays, quand un individu contrevient à la loi, on la lui rappelle en lui disant que s'il ne se range pas il va y avoir des sanctions. Mais les états font bien ce qu'ils veulent, sans personne pour les déranger. Ce n'est pas nouveau.
Les nostalgiques de Moby Dick seront au moins satisfaits, même si l'aventure a un peu changé avec la pêche insudtrielle. Aucun baleinier ne sombre plus pour s'être mesuré aux forces de la nature… C'est bien normal, après tout, que l'espèce dominante fasse ce qu'elle veut d'un monde qui est à sa disposition. Les miracles du jardin d'Eden sont là pour l'homme moderne, dont les machines et la technologie rattrapent le pouvoir divin. Sauf que…
Comme toujours dans le domaine du pouvoir, il est plus facile de détruire que de créer. C'est en quoi le pouvoir humain reste parfaitement théorique et ne pourra jamais s'égaler à celui de la création. Et d'ailleurs qui le souhaiterait, hors quelques fous qui n'ont pas compris qu'il existait des limites ? À quoi bon vouloir créer la vie quand tant de vivants souffrent et meurent sans qu'on puisse y remédier ? À quoi bon détruire ou asservir, quand il existe déjà tellement de véritables et inévitables occasions de malheur ? Quel profit l'homme tire-t-il de la destruction ?
Il me semble que c'est dans ce domaine que devraient subsister les derniers tabous de notre société, beaucoup plus que par rapport à des choses bêtement refoulées, d'ordre sexuel, social, funèbre. Je veux dire qu'une société évoluée devrait être plus choquée par l'idée de la destruction que, pour prendre un exemple un peu extrême, l'inceste. L'inceste est un tabou historique car lié à une logique familiale qui, soit dit en passant, n'a plus vraiment de sens à notre époque. Croissez, multipliez-vous, lit-on dans la Bible, car un peuple puissant et prospère est nécessairement nombreux et fécond. Quid de tout ça à l'heure de la surpopulation ? L'inceste, de même, protège contre un certain dépérissement de la famille, dans un contexte où les alliances et la perennité du patronyme étaient essentielles. On en est loin, à présent ; ou du moins, cela n'est rien par rapport à la destruction, en tant que geste purement négatif.
La civilisation est le principe inverse de la destruction. Elle est - ou devrait être à mon avis - une tentative pour s'accomoder de l'incapacité de l'homme à apprivoiser un véritable pouvoir créateur, par le biais de la conservation, de la tradition. Elle est le cadre où les rites prennent leur sens, car ils représentent à la fois les mystères que l'homme ne peut pénétrer, et une tentative de préserver la mémoire de temps qui ne peuvent plus être et que nul ne saurait ramener à la vie. Ils deviennent ainsi une compréhension de l'éphémère et de l'urgence qu'il y a toujours à conserver. Ce qui ne s'oppose pas à créer du neuf, avec les moyens humains. Mais la destruction en est probablement la chose la plus éloignée. Dangereux écueil de notre temps : si un jour il n'y a plus de baleines le long des côtes d'Islande, qui pourra réparer ce mal ? Le peu de profit que rapporte leur exploitation vaut-il ce jeu de la destruction ? Qui peut soutenir le spectacle de la mise à mort et de l'agonie d'un être immense et sage, plus que nous capable de se soustraire à la destruction, pauvres humains pourtant nantis de civilisation ?
La destruction est un péché, le seul peut-être, qui devrait épouvanter n'importe quel être évolué. Il faut parfois y recourir, peut-être. Mais jamais le coeur léger. L'indifférence à la destruction est le point de départ de tous les fanatismes, et par cette seule sagesse l'humanité aurait évité les plus terribles soubresauts de son histoire. Puisse le XXIe siècle apporter cette leçon à l'humanité, et puissent les décisions comme celle de l'Islande être bien vite abandonnées, au nom du refus de la destruction. |